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Emmanuelle Polack

Il était une fois le Yiddishland …

Il était une fois le Yiddishland …

Le musée d’art et d’histoire du judaïsme, à Paris, raconte en une soixantaine de tirages photographiques, des scènes de la vie juive d’avant la Shoah, en Europe centrale et orientale. Il s’agit d’une collection inédite de photographies sur l’ORT (une organisation juive de formation professionnelle) réalisées à partir de plaques de verre originales découvertes par une historienne, Emmanuelle Polack -commissaire de l’exposition- dans les archives de l’ORT-France, et montrées pour la première fois après restauration.

Sur le tracteur, colonie Friling (“Printemps” en yiddish) – Région d’Odessa, Ukraine, URSS, automne 1928.
(Photo : © Archives Union mondiale ORT)

Aider son prochain en lui enseignant un métier afin qu’il ne soit pas obligé, pour vivre, de tendre la main : tel est, en résumé, l’objectif de l’ORT, une institution juive internationale d’éducation et de formation qui est née à la fin du XIXe siècle. C’est dans les archives de l’ORT que furent retrouvées quelque 250 photographies sur plaque de verre, qui racontent un épisode relativement peu connu de l’histoire contemporaine des communautés juives. Elles témoignent de la création et du développement de « colonies agricoles juives » par les nouvelles autorités soviétiques au début des années 20, en Union soviétique, en Lituanie, en Lettonie, en Pologne et en Roumanie. Le but de cet organisme était d’apporter une main secourable aux sans-abri, aux fiancés pauvres, aux orphelins, aux savants démunis, et de « normaliser la vie juive » (comme il est expliqué dans le film vidéo qui accompagne l’exposition), dans le cadre d’activités professionnelles considérées comme productives, susceptibles de favoriser leur intégration dans le monde moderne.

Issachar Ryback, Esquisse pour un bon de souscription en yiddish, années 20.
(Photo : © MAHJ)

Quel est donc ce Yiddishland ? Véritable invitation à remonter le temps, l’exposition a le mérite de cherche à reconstituer le fil de l’histoire. Emmanuelle Polak souligne : « l’histoire des colonies agricoles juives de l’Empire russe renvoie à la question du statut des Juifs de Russie. En 1804, le gouvernement du tsar Alexandre Ier avait décidé d’œuvrer à l’amélioration de la condition de vie des Juifs de l’Empire en les attirant vers le travail de la terre ». Pause au milieu des vignes, scène de vendanges, colonie active dans une plantation de tabac, famille réunie en costume cravate devant le pas de porte de la maison, attablée sur une nappe fraîchement dépliée un jour de shabbat, famille de montagnards des Carpates, assis devant leur maison, en torchis et au toit de chaume : autant d’évocations des shtetl (localités où l’on parlait yiddish), c’est-à-dire des « zones de résidence » qui étaient imposées par le tsar. Ces mêmes exploitations agricoles juives seront, plus tard, transformées en kolkhozes, c’est-à-dire en coopératives agricoles appartenant à l’Etat.

Des photos qui « relèvent de la propagande »

Jeunes gens et jeunes filles dans des ateliers de couture, de cordonnerie, d’ébénisterie, hommes et femmes s’affairant dans les champs et dans les fermes ou posant fiers et droits devant une machine agricole, petits enfants studieux sur les bancs d’école : ces « belles images » du passé, nostalgiques, racontent toute une page d’histoire qui va de 1900 à 1930. Le visiteur est invité à découvrir comment, pour le pouvoir soviétique, « l’émigration des Juifs vers les terres agricoles et la création de ces réseaux d’ateliers semi-industriels ont représenté, à un moment donné, une ‘réussite’ en permettant une intégration économique des Juifs et en contribuant à améliorer leur niveau social », explique Emmanuelle Polack, responsable des archives de l’ORT. Elle poursuit : après quelques années de succès, « ces colonies se sont dissipées lorsque Staline, refusant tout statut particulier aux Juifs, entama une collectivisation forcée de l’agriculture et de l’industrie. L’ORT voit son action progressivement bridée jusqu’à être interdite en 1938, tandis que l’Europe fait face à la montée du nazisme ».

Vers les champs – Europe de l’Est, années vingt.
(Photo : © Archives Union mondiale ORT)

Poses photographiques devant des charettes, des tracteurs ou des moissonneuse-batteuses : « Les familles juives d’Europe occidentale et d’outre-mer, notamment celles des Etats-Unis, furent invitées à envoyer à leurs parents de Russie des équipements, des instruments de travail, et des semences », explique Emmanuelle Polak. Les photographies de 1921 à 1938 « relèvent par conséquent de la propagande », souligne la commissaire. Elles attestent que l’argent de la manne étrangère est bien employée au « reclassement des Juifs » et à la « régénération » par le travail. Le film, les panneaux explicatifs et le catalogue Artisans et paysans du Yiddishland (éditions d’Art Somogy) -qui accompagnent l’exposition- complètent les pages manquantes de l’histoire, et racontent comment, après ce succès temporaire de l’entreprise, la communauté juive d’URSS, spoliée de ses biens, a subi les « purges staliniennes de 1937 et 1938, provoquant des coupes sombres au sein de la communauté », mettant un point final à l’entreprise de l’ORT en URSS. A Paris, jusqu’au 21 mai.

par Dominique  Raizon

Article publié le 17/03/2006 Dernière mise à jour le 17/03/2006 à 10:09 TU

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