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Emmanuelle Polack

“Artisans et paysans du Yiddishland 1921-1938, du shtetl au kolkhoze”

“Artisans et paysans du Yiddishland 1921-1938, du shtetl au kolkhoze”

 Article de Véronique Chelma – http://veroniquechemla.blogspot.com/

Après le MAHJ (musée d’art et d’histoire du Judaïsme) et la Mairie du IIIe arrondissement de Paris  dans le cadre du Festival des cultures juives, le musée Juif de Belgique accueille l’exposition éponyme de photographies. Assortie d’un magnifique catalogue trilingue, cette exposition témoigne de l’histoire méconnue des « colonies agricoles juives » créées par les autorités soviétiques dans les années 1920 avec l’aide de l’ORT, organisation juive de formation professionnelle,  et l’apport financier de la diaspora Juive, et disparues lors de leur transformation en kolkhozes. Ces « colonies » ont contribué à la « régénération » des Juifs ayant quitté leur shtetl du Yiddishland.

Vers 1986, Serge Klarsfeld découvre dans les archives de l’ORT des « photographies non identifiées… de Juifs à l’étude ou au travail dans les classes ou ateliers ou les terres de l’ORT dans des pays variés a ucentre et à l’est de l’Europe et s’étalant en général sur la période 1900-1935. Sans oublier de lourdes boîtes de négatifs en verre ». Cinquante de ces photos identifiées grâce à des experts sont alors exposées au Museum of Jewish Heritage à New York.
En 2003, l’historienne Emmanuelle Polack découvre dans les archives de l’ORT-France d’autres photos, elles aussi posées destinées à prouver la « régénération » des juifs soviétiques, polonais ou roumains, par le travail et à solliciter les donateurs américains et européens (Emmanuelle Polack).
De ces 250 clichés sur plaque de verre (gélatino-bromure d’argent), le Musée d’art et d’histoire du judaïsme (MAHJ ) avait présenté en 2006 une « soixantaine de tirages photographiques réalisés à partir de plaques de verres originales ».
Restaurés, ces clichés en noir et blanc étaient alors montrés pour la première fois en France dans cette exposition passionnante et didactique dont les commissaires étaient Emmanuelle Polack et Nicolas Feuillie.
On peut voir une vingtaine de ces tirages magnifiques par Moïse Arbib dans cette exposition réalisée par l’ORT, organisation juive de formation professionnelle, le MAHJ et Anima & Cie dans cette mairie parisienne.
L’œuvre « immense et bénéfique » (Serge Klarsfeld) de l’ORT
Les trois lettres de l’ORT, organisation juive de formation professionnelle, correspondent à l’acronyme de ces mots russes Obshestvo Remeslenofo zemledelcheskofo Truda(Organisation pour la formation aux métiers de l’artisanat et de l’agriculture de la communauté juive de Russie).L’ORT est fondée en 1880 dans la Russie tsariste par des « notables juifs de Saint-Pétersbourg » Nikolai Bakst (1842-1904), écrivain et professeur de physiologie, Samuel Poliakov (1836-1888) et le baron Horace de Gunzburg (1833-1909).
Son but : « promouvoir le travail manuel chez les juifs » généralement « attachés » à la « zone de Résidence », une vaste région située dans la partie occidentale de l’empire russe et où, de 1791 à 1917, les juifs – sauf exceptions (système de quotas dans les capitales, dans certains domaines) – étaient contraints par les monarques russes de vivre. Cette zone, dont le périmètre a varié au cours des siècles, englobait une partie de la Russie, la Pologne, la Moldavie, l’Ukraine, la Biélorussie, la Lituanie, mais non les grandes villes. Pour les quatre millions d’habitants juifs de cet espace, la vie y était difficile (interdiction d’exercer de nombreuses professions, etc.), la pauvreté générale, l’antisémitisme tragique (pogroms). La vie intellectuelle et spirituelle s’épanouit notamment dans les synagogues et les yeshivot (écoles talmudiques).
Des organisations juives caritatives sont créées afin d’apporter une assistance médicale, éducative ou sociale aux juifs habitant les shtetls (petites villes en yiddish) de cette «  Zone de résidence » ou souhaitant s’établir hors d’elle.
L’ORT « participe aussi au mouvement d’éveil intellectuel des juifs de Russie, avec le développement d’une littérature en yiddish, en hébreu et en russe, et l’édification d’une conscience nationale juive ».
Après la révolution bolchevique en 1917, l’essor de l’ORT s’accélère afin de répondre aux urgences de la guerre civile et nourrir une population souffrant de la famine.
L’organisation héberge et éduque les orphelins et les sans-abris.
Avec la Nouvelle politique économique (NEP) lancée en 1921 par Lénine et qui « libère les échanges pour les paysans, les commerçants et les petits entrepreneurs », l’ORT revêt une utilité accrue pour un pouvoir voulant « normaliser » la vie des juifs libérés de leur « zone de Résidence ».
Car les juifs « ne peuvent être reconnus en tant que groupe, et doivent trouver une intégration économique » dans « le cadre d’activités professionnelles considérées comme productives ».
Parallèlement à d’autres organisations – JDC (American Jewish Joint Distribution Committee), ICA (Jewish Colonization Association) -, l’ORT intervient en « formant activement aux métiers manuels (cordonnerie, menuiserie, couture), et surtout en développant l’agriculture au sein de fermes collectives, même si celles-ci sont apparues dès le début du XIXe siècle ».
Ayant fixé son siège à Berlin dès 1921, sous la direction de Léon Bramson (1869-1941), ancien membre de la Douma, avec l’aide de David Lvovich (1882-1950) et d’Aaron Syngalowski (1889-1956), l’ORT s’implante dans le monde entier : l’ORT oeuvre dans 61 pays en 2010. Procède à des collectes de fonds pour financer ses actions. Rationalise l’organisation du travail. Instaure « un réseau dynamique de fermes et d’écoles ». Extrait les Juifs de leur misère, leur offre des opportunités professionnelles dans des métiers auparavant refusés, leur permet de s’intégrer dans la société russe. S’active en Roumanie, en Pologne, en Lituanie, Bessarabie, dans les anciens territoires russes yiddishophones.
Les résultats sont éloquents : l’ORT « aide de nombreux juifs à se convertir à l’agriculture en Bessarabie (604 familles sur 37 établissements agricoles), ainsi qu’en Pologne et en Union soviétique (4700 familles sur 141 établissements). L’ORT forme de nombreux jeunes et artisans aux techniques industrielles, ainsi que tous ceux que l’économie communiste a privés de leur métier traditionnel. Dans ce but, entre 1920 et 1923, l’ORT crée des centrales d’achat de matériel industriel et de machines ».
Le gouvernement soviétique crée la Komzet (1924), puis la “Société pour la Promotion de l’Etablissement juif”, ou “Société pour l’emploi agricole des travailleurs juifs” (Ozet) en 1925. « Outre la Crimée, des régions agricoles juives sont créées : Kalinindorf en 1927, Nay Zlatopol en 1929, Stalindorf en 1931 et Larindorf en 1935 ».
L’ORT œuvre avec plus de difficultés en Roumanie, Pologne ou Lituanie.
Une « parenthèse historique »
Par « sa politique de formation professionnelle et d’aide à l’équipement, l’ORT est l’un des instruments de la politique de l’URSS. Par son ajustement aux plans quinquennaux, par la composition de son personnel, l’organisation est de plus en plus intégrée aux institutions économiques soviétiques ».
Mais « dès la fin des années 1920, Staline refuse tout statut particulier aux juifs, et entame une collectivisation forcée de l’agriculture et de l’industrie ». Ce qui entrave l’action de l’ORT, interdite en 1938.
C’est la mutation forcée des exploitations juives agricoles, dont le matériel est confisqué, en kolkhozes. Les intérêts de l’ORT et des autorités politiques de l’URSS divergent.
« En 1938, le contrat permettant que les Américains envoient l’argent n’est pas renouvelé. Jacob Zegelnitsky, représentant de l’ORT en URSS, est déporté au Kazakhstan », expliquait Emmanuelle Polack à Libération en 2006.
Cette exposition présente des témoignages inédits, « uniques et précieux de cette parenthèse historique, où parallèlement à l’idée sioniste, l’agriculture a pu représenter une solution au “problème juif”, que le régime soviétique pense résoudre à la fin des années en créant une éphémère république autonome juive au Birobidjan, loin de Moscou, près de la Mongolie… »
Savamment cadrées et éclairées, ces photos montrent des élèves studieux du cours de dessin de l’école professionnelle Metzel à Odessa (Ukraine, URSS). Des membres de la colonie juive à Manzyr (Bessarabie, Roumanie) un shabbat après-midi. Un groupe de jeunes au regard déterminé ou malicieux travaillant au potager expérimental de la jeunesse juive ouvrière à Odessa. Un atelier de cordonnerie de l’ORT à Rovno (Pologne). Des enfants et des adultes lors d’une pause pendant les vendanges au vignoble Grynberg à Jaruga (Ukraine, URSS). Le transport de choux verts près de la collectivité agricole Sholem Aleikhem (province d’Odessa, Ukraine, URSS) à l’automne 1930. Un déjeuner à l’orphelinat de la colonie Zelenopolye (Ukraine, mai 1922). Un atelier d’ébénisterie à Piotrkow Trybunalski (Pologne), de couture à Chavli (Lituanie) ou de métallurgie de précision à Wilno (Pologne). Des enfants souffrant de malnutrition dans la colonie Zelenopolye (Ukraine) en mai 1922…
« Les masses juives et les individus instruits par l’ORT et qui vivent et agissent sur ces photos ont été emportés par millions dans la tempête de la Shoah. Ces photos sont un témoignage irremplaçable et ô combien émouvant de la vie juive avant la Shoah » (Serge Klarsfeld).
Du 23 septembre au 31 décembre 2011

rue des Minimes 21, 1000 Bruxelles
Tél. : 02 512 19 63
Tous les jours de 10 h à 17 h. Fermé le lundi. Nocturnes sur demande

Du 15 juin au 28 juin 2010
A la Mairie du IIIe arr. de Paris : 2, rue Eugène Spuller, 75003 PARIS
Tél. : 01 53 01 75 61/62
Du lundi au vendredi de 8 h 30 à 18 h 30
Le jeudi jusqu’à 19 h 30
Le samedi jusqu’à 13 h
Fermeture le dimanche
Le mardi 15 juin 2010, à 14 h 30, Emmanuelle Polack, qui a dirigé le beau livre accompagnant cette exposition, donnera une conférence, prélude au vernissage de l’exposition à 15 h 30.
Emmanuelle Polack (dir. Par), Artisans et paysans du Yiddishland, The tradesmen and farmers of Yiddisland, 1921-1938. Préface de Serge Klarsfeld. Traduit en yiddish par Yohanna Touboul et Bernard Vaisbrot, en anglais par Charles Penwarden. Somogy, 2006. 95 pages. ISBN : 2-85056-862-7
Photos de haut en bas :
Issachar RYBACK
Esquisse pour un bon de souscription en yiddish

années 20 © MAHJ

Vers les champs
Europe de l’est, années vingt
© Archives Union mondiale ORT

Sur le tracteur, colonie Friling (“Printemps” en yiddish)
Région d’Odessa,Ukraine,URSS, automne 1928
© Archives Union mondiale ORT

Les citations sont extraites du dossier de presse et du catalogue de l’exposition.
Cet article a été publié une première fois en juin 2010 et republié le 10 décembre 2011.

Article de Véronique Chelma

http://veroniquechemla.blogspot.com/