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Les publications d'Emmanuelle Polack

Cimaises du malaise sous l’Occupation

Cimaises du malaise sous l’Occupation

Une édifiante exposition parisienne détaille la vie artistique et la spoliation des galeristes juifs par le régime de Vichy.

L’histoire de l’art ne se limite plus depuis quelques années à retracer la vie des artistes, ni à commenter les œuvres. Elle prend aussi pour objet les expositions et les lieux où elles sont tenues, les acteurs enfin (curateurs ou galeristes) qui les ont organisés. Ce sont ces à-côtés économiques, géographiques, politiques, voire mondains du monde de l’art, mais sous la période bien précise de l’Occupation, que met en lumière la galerie Frank Elbaz. Des archives épluchées par la chercheuse Emmanuelle Polack qui, ici, dans un accrochage dense mais précautionneux, se penche sur le destin tragique de galeristes juifs, victimes d’«aryanisation» – ce processus sordide et arbitraire par lequel le gouvernement de Vichy nommait à la place du propriétaire un administrateur tirant parti à sa guise de l’entreprise. Ce sera le sort d’Hedwige Zak qui, ayant pris les rênes de la galerie du même nom à la mort de son mari, dans les années 20, sera déportée à Auschwitz en 1943. L’administrateur continuera, lui, de faire des expositions sous le nom et dans les murs de la galerie Zak, au 16, rue de l’Abbaye (Paris VIe). Pour certains, dans l’art, marché florissant, tout va très bien madame la marquise et les vernissages de la galerie Charpentier présentant Van Dongen ou bien des toiles de maîtres («De Corot à nos jours», le 3 juillet 1942) sont du dernier chic.

Pendant ce temps, «à la demande du commissariat aux questions juives» – qui, au passage, s’est installé dans les murs de la galerie Rosenberg, au 21, rue de la Boétie (Paris VIIIe) -, l’Hôtel des ventes Drouot interdit «de manière absolue» aux Juifs l’entrée dans ses salles. L’affiche figure même en marge d’un article que le magazine grand public Toute la vie consacre à la salle des ventes en prenant pour guide un certain Jean Tissier, le 30 octobre 1942. Un portrait de cet acteur populaire, admirant une peinture de Cranach, fait la couverture. Sauf qu’en vrai, ainsi qu’en témoigne la photo originale chez Frank Elbaz, c’est un autre tableau qu’il admirait, pas moins bon, mais simplement pas du même auteur. Alors pourquoi publier Cranach, plutôt que l’autre ? Parce que c’était un des peintres favoris du Führer.

Judicaël Lavrador Des galeries d’art sous l’Occupation Galerie Frank Elbaz, 66, rue de Turenne, 75003. Jusqu’au 11 mars. Rens. : www.galeriefrankelbaz.com